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Pourquoi voter malgré la défiance

Le 23 septembre 2026, les électeurs marocains choisiront les 395 membres de la Chambre des représentants. La méfiance envers les partis et les institutions élues n’est ni imaginaire ni illégitime. Mais l’abstention ne suspend pas le scrutin : elle laisse les électeurs les plus mobilisés décider de la représentation, du rapport de forces parlementaire et des partis appelés à conduire le prochain gouvernement.

Le scrutin de 2026 face au doute

Le Maroc entre dans les législatives de 2026 avec un paradoxe visible. D’un côté, l’offre électorale est abondante : 27 partis participent au scrutin, 1 850 listes ont été déposées et 7 288 candidatures se disputent 395 sièges. De l’autre, une question revient dans les conversations : à quoi bon voter si les mêmes difficultés demeurent dans l’école, l’hôpital, l’emploi, le logement ou l’accès à l’eau ? Plus de 15,8 millions de personnes sont inscrites. Leur décision, y compris celle de rester chez elles, déterminera le poids relatif de chaque électorat le 23 septembre.

La bonne réponse ne consiste pas à présenter le vote comme une solution miracle. Un bulletin ne répare pas une route, ne crée pas immédiatement un emploi et ne garantit pas qu’une promesse sera tenue. Il produit toutefois des effets précis : il attribue des sièges, renforce ou affaiblit une majorité, donne une place à l’opposition et permet de sanctionner un bilan. Le débat utile commence donc par une distinction simple entre les limites réelles du vote et son éventuelle absence.

Ce que le bulletin choisit réellement

La Constitution de 2011 ne réduit pas les législatives à une consultation symbolique. Elle affirme que la souveraineté appartient à la nation, exercée directement par référendum et indirectement par ses représentants. Elle confie au Parlement le vote des lois, le contrôle de l’action gouvernementale et l’évaluation des politiques publiques. Elle prévoit surtout que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections législatives.

Voter intervient donc à trois niveaux. Le premier est local : chaque voix contribue à la répartition des sièges dans sa circonscription. Le deuxième est national : l’addition des sièges détermine le premier parti et les coalitions possibles. Le troisième concerne le contrôle : même lorsqu’un parti ne gouverne pas, ses élus peuvent amender les textes, questionner les ministres, demander des commissions et rendre visibles des dossiers que l’exécutif préférerait parfois laisser hors du débat.

Le scrutin ne choisit pas directement chaque ministre, ni l’ensemble des responsables publics. Il ne tranche pas non plus toutes les orientations de l’État. Cela ne l’annule pas. Cela définit son champ. Refuser cette différence conduit à demander au bulletin ce que le système constitutionnel ne lui permet pas de produire, puis à conclure qu’il ne produit rien.

Élus et nommés face à une responsabilité partagée

Le sentiment d’un effacement des élus vient en partie de l’architecture institutionnelle marocaine. Le Roi est Chef de l’État et arbitre suprême entre les institutions. Le Conseil des ministres délibère notamment des orientations stratégiques de la politique de l’État et de plusieurs nominations supérieures. Dans les territoires, les walis et gouverneurs, représentants du pouvoir central, veillent à l’application des lois et assistent les présidents élus des collectivités. En parallèle, le gouvernement exerce le pouvoir exécutif, dispose de l’administration et supervise les établissements et entreprises publics, tandis que les conseils territoriaux exercent des compétences propres, partagées ou transférées.

Pour le citoyen, cette distribution rend parfois la responsabilité difficile à lire. Qui répond d’un projet retardé : le conseil communal, la région, un ministère, un établissement public ou l’autorité territoriale ? Quand la chaîne de décision est opaque, l’élu devient le visage accessible d’une décision qu’il ne maîtrise pas toujours. À l’inverse, il peut aussi invoquer commodément le système pour masquer son inaction.

La réponse à la question des élus et des nommés n’est donc pas binaire. Le système partage le pouvoir et peut diluer la reddition des comptes. Mais les élus disposent de leviers constitutionnels et budgétaires qu’ils n’emploient pas tous avec la même énergie. Mesurer leur action exige de regarder les textes votés, les amendements retenus, les questions posées, les réponses obtenues, les présences en commission et le suivi des engagements, plutôt que les seuls discours de campagne.

Une histoire de réformes et de désenchantement

La distance actuelle ne s’est pas créée en une élection. L’alternance de 1998, avec le gouvernement d’Abderrahman Youssoufi, avait nourri l’idée qu’une opposition historique pouvait accéder à la conduite de l’exécutif. En 2007, la participation aux législatives est tombée autour de 37 %, signe d’un profond désenchantement. Après le mouvement du 20 Février, la Constitution de 2011 a élargi les attributions du Chef du gouvernement et du Parlement. Le scrutin de la même année a enregistré 45,4 % de participation et porté le PJD en tête. En 2016, le parti a confirmé sa première place, mais la participation est restée proche de 43 %.

En 2021, les élections législatives, communales et régionales ont été organisées le même jour. La participation aux législatives a atteint 50,18 % des inscrits selon les résultats définitifs cités par les observateurs du Conseil de l’Europe. Cette hausse doit être lue avec prudence : les scrutins locaux mobilisent traditionnellement davantage, et le pourcentage ne porte que sur les personnes déjà inscrites. Le RNI est arrivé en tête et a formé une coalition avec le PAM et l’Istiqlal.

Cette chronologie montre que la participation n’évolue pas en ligne droite. Elle dépend du contexte, de la perception de l’enjeu, de la combinaison des scrutins, de l’offre politique et de la confiance. Elle montre aussi que les élections ont produit des alternances de partis et de coalitions, sans dissiper le sentiment plus profond que certaines orientations échappent au choix électoral.

Les ressorts de la désaffection électorale

Le premier ressort est la défiance. Dans l’enquête Arab Barometer menée auprès de plus de 2 400 Marocains entre décembre 2023 et janvier 2024, 68 % soutenaient un système parlementaire multipartite. Pourtant, seuls 38 % déclaraient faire confiance au Parlement, 33 % au gouvernement et 30 % au Chef du gouvernement. L’économie, la corruption et les services publics figuraient parmi les principaux problèmes cités. Ce contraste est central : une majorité peut croire au principe démocratique tout en jugeant ses institutions insuffisamment efficaces.

Le deuxième ressort est la faiblesse du lien avec les représentants. L’indice de confiance 2023 du Moroccan Institute for Policy Analysis rapportait une confiance de 42 % dans le Parlement et de 33 % dans les partis. Seuls 11 % des répondants disaient avoir déjà contacté un élu. Ces chiffres proviennent d’un sondage, pas d’un recensement, mais ils décrivent une relation politique distante : le député reste souvent visible pendant la campagne et difficile à identifier ou à joindre ensuite.

Le troisième ressort concerne les jeunes. Afrobarometer indiquait en mars 2026 que, parmi les 18 à 35 ans, la confiance atteignait 37 % pour le Parlement, 34 % pour le conseil municipal et 33 % pour les partis au pouvoir comme pour ceux de l’opposition. Les jeunes étaient moins susceptibles de voter ou de se sentir proches d’un parti, mais plus enclins à publier des contenus politiques en ligne et à manifester. Leur retrait des urnes n’est donc pas nécessairement synonyme d’apathie. Il peut traduire le déplacement de l’engagement vers des espaces jugés plus directs.

S’ajoutent les obstacles pratiques. L’inscription sur les listes est une démarche active. Les changements de domicile, le manque d’information, l’accès aux bureaux pour certaines personnes handicapées et les modalités peu commodes offertes aux Marocains résidant à l’étranger réduisent la participation potentielle. En 2021, les observateurs du Conseil de l’Europe estimaient qu’au moins sept millions de Marocains en âge de voter, hors diaspora, n’étaient pas inscrits. Pour 2026, une révision a ramené le registre à 15,8 millions après environ deux millions de radiations et quelque 500 000 nouvelles inscriptions. Une liste plus propre améliore la fiabilité du dénominateur, mais la sous-inscription des jeunes documentée en 2021 reste une question à mesurer en 2026.

Le système et les partis au banc des responsabilités

Attribuer l’abstention à une seule cause serait confortable et faux. Le cadre institutionnel compte lorsque la responsabilité est morcelée, lorsque l’accès aux données électorales détaillées tarde ou lorsque le citoyen peine à savoir qui décide. Les perceptions d’achat de voix ou de favoritisme, même lorsqu’elles ne sont pas établies cas par cas, abîment aussi la confiance. La loi électorale de 2026 a renforcé les sanctions contre la corruption électorale, l’intimidation, certaines publicités numériques et les usages illicites des réseaux sociaux ou de l’intelligence artificielle. Ces garde-fous n’auront de valeur que s’ils sont appliqués de manière visible et égale.

Les partis portent une responsabilité tout aussi directe. La Constitution leur demande de former et d’encadrer politiquement les citoyens, d’exprimer la volonté des électeurs et de participer à l’exercice du pouvoir. Un parti qui recrute surtout des candidats capables de gagner localement, qui ne publie pas de bilan vérifiable ou qui ne maintient pas de présence entre deux scrutins abandonne cette mission. Lorsque les programmes se ressemblent, que les alliances paraissent interchangeables et que la démocratie interne reste peu lisible, l’électeur ne voit plus clairement ce que son vote départage.

La performance parlementaire offre un tableau mêlé. Selon le bilan de fin de législature relayé en juillet 2026, la Chambre a adopté 237 projets de loi, examiné plus de 14 000 amendements et transmis plus de 32 000 questions écrites. Des réformes majeures ont concerné la protection sociale, la santé, l’investissement, la justice et le droit de grève, tandis que la Moudawana, les retraites et le Code du travail n’ont pas été finalisés. Environ 60 % des projets de loi ont été adoptés à l’unanimité, ce qui peut traduire du consensus mais rend aussi moins nette la frontière entre majorité et opposition.

Les chiffres de Tafra révèlent un autre angle. Sur les six premières sessions de la législature, les questions écrites étaient plus de deux fois plus nombreuses que les questions orales, mais le gouvernement n’avait répondu qu’à 15 % des questions orales et à 41 % des questions écrites dans la base analysée. L’opposition posait presque deux fois plus de questions que la majorité, sans obtenir un taux de réponse supérieur à 33 %. Les députés peuvent donc agir davantage, mais le contrôle perd aussi de sa force si l’exécutif répond peu ou tard.

Le rôle limité de la seule éducation

L’école a une part de responsabilité lorsqu’elle enseigne les institutions comme un chapitre à mémoriser plutôt que comme des pouvoirs à comprendre et à surveiller. L’éducation civique devrait expliquer qui vote le budget, qui contrôle le gouvernement, ce que fait une commune et comment demander une information publique. Les partis, les médias et les institutions doivent assurer le reste de cette formation tout au long de la vie.

Mais le niveau scolaire ne suffit pas à expliquer l’abstention marocaine. Une étude comparant les géographies électorales du Maroc et d’autres pays voisins a relevé qu’au Maroc, l’abstention pouvait être plus forte dans des espaces urbains relativement favorisés et plus instruits. Les auteurs y voient notamment une abstention de protestation chez certaines catégories urbaines, tandis que la mobilisation demeure plus élevée dans plusieurs zones rurales où les réseaux locaux et la relation personnelle au candidat jouent un rôle important. Autrement dit, mieux connaître la politique peut conduire à voter, mais aussi à refuser une offre jugée insatisfaisante.

Il faut donc séparer quatre phénomènes souvent confondus : la non-inscription, l’empêchement pratique, l’indifférence et le boycott conscient. Ils n’appellent pas les mêmes réponses. L’école peut réduire l’ignorance. Elle ne rétablit pas seule la confiance, ne remplace pas des candidats crédibles et ne clarifie pas une chaîne de responsabilité institutionnelle confuse.

Voter avec lucidité

Pourquoi participer malgré tout ? Parce que l’abstention ne retire aucun siège et n’annule aucune élection. Les 395 mandats seront attribués aux listes départagées par ceux qui auront voté. Plus les abstentionnistes sont nombreux, plus le poids relatif des électorats disciplinés, des réseaux locaux et des intérêts organisés augmente. Dans les résultats officiels, l’absence ne dit pas si elle exprime un boycott, une maladie, un déplacement ou un oubli. Elle ne désigne ni responsable ni alternative.

Le vote permet au contraire de choisir le candidat ou la liste que l’on juge la plus contrôlable, même sans adhésion totale. Il peut sanctionner un député absent, renforcer une opposition utile, modifier une coalition ou empêcher que l’attribution d’un siège ne dépende uniquement des états-majors des partis. Sa puissance n’est pas absolue, mais elle est cumulative : une voix isolée paraît faible, tandis que des milliers de décisions semblables changent un classement, un siège et parfois la majorité.

Voter avec lucidité exige un examen simple. Le candidat sortant a-t-il rendu compte de son mandat ? Peut-on retrouver ses interventions et ses questions ? Son programme distingue-t-il les compétences du Parlement de celles de la commune ou du gouvernement ? Les promesses sont-elles chiffrées, financées et datées ? Le parti explique-t-il ses alliances possibles ? Le candidat s’engage-t-il à publier ses présences, ses votes et ses intérêts ? Cette méthode ne garantit pas un bon élu. Elle élève toutefois le coût politique de l’improvisation et de la promesse impossible.

Le vote doit continuer après le scrutin

Le principal malentendu consiste peut-être à réduire la citoyenneté au jour du vote. La Constitution reconnaît aussi le droit d’accès à l’information, les pétitions aux pouvoirs publics et, sous conditions, les motions citoyennes en matière législative. Les associations, les médias, les syndicats, les collectifs locaux et les citoyens peuvent suivre les budgets, demander des comptes et documenter les écarts entre promesses et décisions.

Le 23 septembre, aucun bulletin ne réglera à lui seul la crise de confiance. Mais chaque bulletin dira quelle offre doit être renforcée, sanctionnée ou contenue. Le choix raisonnable n’est pas de voter avec des illusions. Il est de voter en connaissant les limites du système, puis d’utiliser les cinq années suivantes pour réduire ces limites par le contrôle, l’information et l’organisation citoyenne.

La démocratie marocaine ne gagnera pas en qualité par la seule hausse d’un pourcentage de participation. Elle progressera si davantage d’électeurs votent en connaissance de cause, si les partis comprennent que ce vote est conditionnel et si les élus savent qu’un mandat n’efface pas la dette de redevabilité. L’abstention peut exprimer une colère sincère. Le vote informé lui donne une direction et un destinataire.

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