
Face à la flambée des prix qui pèse sur le budget des ménages marocains, la question du pouvoir d’achat reste au cœur des préoccupations, rendant toute mesure visant à alléger cette pression plus que bienvenue. Qui, en effet, s’opposerait à une baisse des prix ? Une revendication légitime, à laquelle les politiciens se rallient volontiers lors de leurs rares apparitions médiatiques, reprenant presque mot pour mot le discours des citoyens.
Pourtant, au-delà de la compassion, une question demeure : pourquoi s’attaquer aux conséquences plutôt qu’aux causes ? Car si les prix augmentent, c’est avant tout le reflet d’un environnement économique tendu. Plutôt que de se contenter d’afficher leur soutien, ne devraient-ils pas s’interroger sur les politiques publiques ?
Par ailleurs, dès qu’un événement lié au pouvoir d’achat des Marocains crée le buzz sur les réseaux sociaux, d’autres responsables politiques interpellent aussitôt les autorités pour plafonner les prix. Tour à tour, ce sont les sardines, les carburants, les cliniques privées… qui deviennent l’objet de polémiques. Ou encore récemment le prix des moutons avant l’intervention royale assurant le maintien de la fête en 2025 sans obligation de sacrifice.
Ce débat semble aujourd’hui dépassé sur le plan stratégique, puisque l’Etat marocain a depuis longtemps opté pour la libéralisation du marché. Les prémices de cette orientation économique ont vu le jour avec l’adoption de la loi sur la concurrence il y a 25 ans, sous le gouvernement historiquement socialiste de feu Abderrahmane El Yousfi. Il ne s’agit aujourd’hui que d’une question de temps avant que les derniers produits de première nécessité encore soumis à un plafonnement de prix ne basculent à leur tour vers le marché dérégulé.
Plaider pour un plafonnement des prix semble non seulement en décalage avec la réalité d’une économie de marché, mais aussi appartenir à une époque révolue.
Une régulation insuffisante face aux défis du marché
Derrière ces revendications politiques, sincères ou opportunistes, une question clé demeure : qui protège aujourd’hui les consommateurs au Maroc de l’inflation et des pratiques anticoncurrentielles ?
Car si la libéralisation du marché implique une réduction de l’intervention de l’État et une fluctuation des prix selon l’offre et la demande, elle ne garantit pas pour autant une baisse des prix pour les consommateurs. Sans règles du jeu claires, le marché risque de s’enfoncer dans des déséquilibres économiques et d’encourager des pratiques abusives.
Un marché libéralisé ne peut fonctionner efficacement que s’il repose sur un cadre juridique et institutionnel solide, assurant à la fois une concurrence saine et la protection des consommateurs. Le Maroc a déjà mis en place certains mécanismes en ce sens, mais sont-ils suffisants .
Un cadre législatif qui peine à évoluer
L’article 166 de la Constitution marocaine consacre le Conseil de la concurrence comme une institution indépendante, chargée de garantir la transparence et l’équité dans les relations économiques. La loi n° 104-12, promulguée en 2014, interdit les ententes sur les prix, la répartition des marchés et les abus de position dominante.
Mais ce cadre législatif reste trop rigide et inadapté à une économie marocaine en mutation. En raison de délais d’adaptation, de lourdeurs administratives ou d’un manque de mise à jour des lois, ce manque de flexibilité freine l’innovation et limite la diversification des chaînes d’approvisionnement. Sans une réglementation plus dynamique, le marché risque de s’enliser dans des structures obsolètes, loin des standards internationaux.
Le Conseil de la concurrence marocain : un acteur sous contrainte
Dans les pays ayant opté pour l’économie de marché, des régulateurs indépendants veillent à encadrer la concurrence et à prévenir les dérives. Aux États-Unis, la Federal Trade Commission (FTC) protège les consommateurs et lutte contre les cartels, tandis que l’Antitrust Division du Department of Justice (DOJ) poursuit les entreprises qui faussent la concurrence. Dans l’Union européenne, la Direction générale de la concurrence (DG Concurrence) applique des règles strictes sur l’ensemble du marché, en coordination avec les autorités nationales comme l’Autorité de la concurrence en France.
Au Maroc, le Conseil de la concurrence peine encore à s’imposer comme un véritable arbitre du marché. Manque de budget, problèmes d’efficience, difficultés d’application des lois : les freins sont multiples. Si certaines affaires, comme celles liées au secteur des hydrocarbures, ont mis en lumière son rôle, l’absence de sanctions concrètes réduit sa notoriété.
Le Conseil de la concurrence ne doit pas se limiter à un simple rôle consultatif. Il a besoin de prérogatives renforcées pour identifier, sanctionner et dissuader les pratiques anticoncurrentielles. Sans un régulateur fort, la libéralisation du marché risque d’entraîner une concentration excessive des acteurs, des monopoles, et un creusement des inégalités économiques.
Un tournant décisif pour l’avenir
Au-delà des discours politiques, la transition vers un marché pleinement libéralisé au Maroc ne pourra réussir qu’à deux conditions : un cadre juridique adapté et des institutions disposant des moyens nécessaires pour imposer les règles du jeu. Faute d’une régulation efficace, la libéralisation pourrait renforcer les positions dominantes et nuire tant aux consommateurs qu’à la diversité économique.
Le Maroc est à un tournant décisif : soit il renforce les compétences et le champ d’action du Conseil de la concurrence pour garantir un marché équitable, soit il prend le risque d’une libéralisation au profit des plus puissants.